Le projet po&fric

Sous le sens et sans le sou

« Quant à ceux qui se livrent ou se sont livrés avec succès à la poésie, je leur conseille de ne jamais l’abandonner. La poésie est un des arts qui rapportent le plus ; mais c’est une espèce de placement dont on ne touche que tard les intérêts, – en revanche très gros. »

Charles Baudelaire, Conseils aux jeunes littérateurs (in L’Esprit public, 15 avril 1846)

«L’argent est la seule valeur qui a un lien avec le viable. Elle est une valeur extérieure morale et une valeur chaque jour dans toutes les directions infiltrée, elle s’infiltre, elle est présente dans toutes les réalisations, elle se répand dans tous les mouvements de l’esprit, elle s’est infiltrée dans tous les gestes, elle n’est pas restée dans le domaine des jugements, elle est une valeur vivante.»

Christophe Tarkos, L’argent

« Si tu as la monnaie, chéri, nous avons ta maladie »

Sylvain Courtoux, Stillnox (d’après Gun’s and Roses, Welcome to the jungle)

 

A bien y penser, quand on lit de la poésie, on a la sensation de faire un bon investissement. La poésie rassure les investisseurs du sens que nous sommes tous. Lorsque vous savez que vous lisez de la poésie, – de la vraie poésie –, vous ne pouvez pas ne pas ressentir la satisfaction de celui qui a fait un bon placement. Car l’esprit capitalise (lui aussi). Il investit dans toute entreprise qui lui donne l’impression de ne pas avoir perdu son temps avec des œuvres et surtout d’être du bon côté de la « Culture ». La poésie sert de caution à l’écriture. Elle donne une valeur ajoutée au lisible.

Cette impression seconde semble toutefois contredire une mythologie qui sévit depuis quelque temps déjà dans le monde littéraire.

En effet n’entre-t-il pas dans les définitions les plus récurrentes de la poésie celle qui la détache et l’éloigne insupportablement de nos conditions d’existence ? Le poète n’est-il pas inlassablement décrit comme un être désintéressé dont la misère économique est parfois même jugée comme un facteur de création ?

Depuis des lustres on nous dit qu’il faut savoir « habiter le monde en poète ». Une certaine poésie y trouve en effet à se loger à moindre frais. Elle voudrait nous convaincre que la manne du monde est un chant que le poème doit recueillir pieusement pour l’offrir aux débiteurs insolvables que nous sommes. Soit. Mais peut-on la croire sur parole ? N’est-il pas question ici, tout comme pour l’argent, de reconnaître une valeur fiduciaire à la poésie ? Une monnaie de singes transformée en signes ?

La poésie est donc souvent dissociée des manières d’être les plus ordinaires ainsi que des contraintes sociales qui organisent notre vie commune. Notre intention est de faire voler en éclat cette ségrégation arbitraire qui perpétue des habitudes stériles et une routine esthétique sclérosante.

Il ne s’agira pas pour nous de savoir s’il fait bon être riche quand on est poète ou s’il existe une éthique vis-à-vis de l’argent que le poète serait dans l’obligation de respecter pour ne pas déchoir de sa « poéticité ».

Mais il ne faudrait pas non plus que cette entreprise de démythification nous déculpabilise au point de nous faire accepter le monde de l’argent comme un principe de réalité invincible et indépassable.

Il serait irresponsable de notre part de laisser penser que l’écrivain (ou toute autre personne plus estimable encore…), sitôt décomplexé de son rapport à l’argent, puisse se réinstaller confortablement dans la posture apolitique du bourgeois ou rejoindre un peu trop complaisamment le club des affairistes.

Nous voudrions plutôt savoir ce que la poésie peut nous apprendre sur nos rapports à l’argent.

Mais pourquoi donc la poésie ? Précisément parce qu’il ne viendrait à l’idée de personne d’associer ce type d’écriture à l’argent, tant il est vrai que tout est fait dans notre culture pour faire de la poésie une activité désintéressée qui ne parle jamais de « ça » (comme s’il y avait une faute de goût à vouloir mettre les questions d’argent sur le tapis ou envisager même d’en parler entre poètes ou artistes). Mais il est vrai pourtant qu’on en parle parfois, et même très souvent si l’on y prête attention. Alors : pourquoi la poésie ne pourrait-elle pas être aussi bien placée (ou cotée ?) que n’importe quel type de discours pour produire des éléments de connaissance sur le comportement de l’homo œconomicus ?

Nous n’avons, certes, peut-être pas d’autres choix, pour l’instant, que de participer au monde de l’argent organisé par une société que nous n’avons pas choisie et à laquelle nous ne pouvons que très difficilement consentir après coup. Mais la participation forcée ne nous dispense pas d’exprimer par tous les moyens le regard que nous y aurons jeté de l’intérieur.

Comment donc se débarrasser définitivement du mythe d’une poésie étrangère au monde de l’argent tout en évitant de tomber dans les complicités tacites que l’art entretient depuis longtemps déjà avec des mécanismes de marché imperturbables et laissés intacts dans leur dimension dévastatrice ?

Quel mode d’interrogation inédit le discours poétique, censé être toujours sur une réserve propre à parler d’une intimité inestimable, introduit-il dans le monde des échanges économiques ?

Comment fonctionnent ou dysfonctionnent les mécanismes du marché et de la finance lorsqu’ils sont visités par les pratiques et les dispositifs poétiques ?

La poésie peut-elle s’échanger contre autre chose ? Peut-on la troquer contre du réel et en finir avec son éternelle promesse symbolique ?

Peut-on se servir de la poésie comme d’un moyen ou d’une monnaie qui réinventerait durablement nos transactions sociales ?

G.M.